L’intimidation de la Caisse a atteint son but

Voici une lettre ouverte que je viens d’adresser à La Presse et au Devoir. Je ne sais encore si ces vénérables journaux daigneront la publier, mais au moins elle sera publiée ici.

Après une semaine, on peut dire maintenant que la Caisse de dépôt a bien réussi son coup en faisant « geler » la vente de mon livre La Caisse dans tous ses états. Même si le livre est réapparu en libraire la semaine dernière, il n’était pas disponible dans les jours cruciaux qui ont précédé la comparution d’Henri-Paul Rousseau en commission parlementaire, mardi dernier (19 mai).

Ce livre révélait des choses bien trop gênantes sur la gestion de l’ex-président de la Caisse. Il fallait empêcher ces informations de circuler, au moins avant la comparution de Rousseau. Et c’est ce qui est arrivé. La mise en demeure signifiée le jeudi 14 mai a eu l’effet d’intimidation voulu sur mon éditeur Carte blanche, « l’effet réfrigérant » comme l’a signalé avec pertinence le juriste Pierre Trudel, dans un texte d’opinion paru dans La Presse et dans Le Devoir, mercredi dernier.

Même si le livre, sur le coup, a fait beaucoup parler de lui, l’attention a été, somme toute, assez superficielle. C’est le côté sensationnel de l’affaire qui a fait les manchettes de la télévision les 15 et 16 mai, et non le contenu du livre, qui révèle bien plus d’informations inédites que ce qui a fait l’objet de la mise en demeure. De fait, à cause de cette mise en demeure, plusieurs médias se sont abstenus de parler du contenu du livre avant la comparution de Rousseau.

Il y a eu, durant quelques jours, une atmosphère presque soviétique – ou duplessiste, rappelant la triste « loi du cadenas » – où les journalistes s’échangeaient sous le manteau le « livre interdit ». Au moins trois entrevues prévues pour le mardi 19 ont été annulées à cause du présumé litige : deux à Radio-Canada, et une à TVA. Les journalistes, en particulier ceux de la presse écrite, les représentants politiques et la population en général n’ont donc pas eu le temps de prendre vraiment connaissance du livre avant le témoignage de Rousseau à l’Assemblée nationale, le 19 mai.

Et comme HPR a écarté du revers de la main les questions à ce sujet, en disant qu’il s’agissait d’ « allégations fausses », les médias se sont contentés de cette dénégation, et tout a été dit. En réalité, rien n’a été réfuté ! Le simple déni de Rousseau ne constitue en aucun cas une réfutation. Personne n’a prouvé, noir sur blanc, que ce que j’ai écrit dans le livre au sujet d’une dévaluation excessive des actifs de la Caisse à la fin de 2002 était faux.

Heureusement, le député de Québec solidaire, Amir Khadir, avait tenu à me rencontrer la veille de la commission. Il avait le livre en main. Et nous avons beaucoup parlé de Rousseau et de ses pompes : surtout, du changement de culture désastreux que HPR a instauré à la Caisse et qui est documenté en détail dans mon livre. Je sais que cet entretien a inspiré la sortie qu’il a faite en commission parlementaire, puis en conférence de presse.

Il faut dire que, le mardi fatidique, Josée Legault a cité de larges extraits du livre dans son blogue sur Voir.ca. De même, le Journal de Montréal en a publié un grand extrait. Je me suis réjoui aussi de voir que plusieurs informations contenues dans le livre ont été reprises dans les médias : entre autres, la rencontre orageuse entre Rousseau et Pierre-Karl Péladeau en 2002 (nouvelle diffusée à Radio-Canada) et la rentabilité de l’investissement dans Quebecor, qui a entraîné une petite algarade entre Péladeau et Alain Dubuc dans La Presse. Enfin des médias plus indépendants, comme L’Aut’Journal (sous la plume de Pierre Dubuc), en ont parlé plus largement, et l’agence Reuters a émis une dépêche qui s’est promené, je pense, à travers le monde. (Voir la couverture médias sur le site)

Aujourd’hui, une semaine après la comparution de Rousseau, l’affaire semble susciter moins d’intérêt, mais le livre reste encore à découvrir – il va bien au-delà des dérives de l’administration Rousseau en racontant l’histoire mouvementée de l’institution depuis le début (une saga digne d’une série télévisée). Ce qui est assez inexplicable, c’est qu’aucun éditorialiste n’ait jugé bon jusqu’ici de traiter de l’affaire. Peu de grands faiseurs d’opinion se sont insurgés contre cet abus de pouvoir de la Caisse, cette atteinte manifeste à la liberté d’expression. Aucun organisme défenseur des libertés ne s’est fait entendre, aucune association représentative d’auteurs. Qu’est-ce à dire ? Est-ce indifférence, paresse, peur ou quoi ? C’est troublant.

Quand on voit qu’on monte vite aux barricades pour la « liberté » du voile, mais non pour la liberté de parole, qui est l’un des droits fondamentaux de notre démocratie, on peut se poser des questions. Et surtout qu’il s’agit ici d’une parole qui explique clairement comment on en est arrivé à faire perdre des milliards de dollars à tous les retraités, actuels et futurs, du Québec.

En somme, le coup de force de la Caisse a réussi ! Et comme il n’a pas été beaucoup dénoncé, des abus de ce genre ne manqueront pas de se reproduire. Surtout sous un gouvernement à Québec qui n’en fait qu’à sa guise, qui parachute un pdg à la Caisse, au mépris des règles qu’il avait lui-même édictées en 2004. Quand on pense que Mme Jérôme-Forget en 2002 réclamait une enquête publique sur les 30 millions que la Caisse avait perdus dans Montréal Mode et qu’en mars 2009, elle ne voyait pas la nécessité d’une enquête pour la perte de 40 milliards ! Vraiment, il y a quelque chose de pourri au royaume du Québec. Vous ne trouvez pas ?

About (Olivier) Mario Pelletier

Mario Pelletier a fait carrière comme journaliste, critique littéraire, éditeur, traducteur et écrivain. Comme auteur, il a publié jusqu'ici (2012) dix livres (roman, essai, poésie), et collaboré à dix autres. Il est l'auteur des ouvrages suivants : - Les loups de Staline, roman, Cogito, Montréal, 2011. - Les amants de la dernière heure, roman (cosigné avec Pauline Michel), Transit, Montréal, Paris, 2011. - La Caisse dans tous ses états, l'histoire mouvementée de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Carte Blanche, Montréal, 2009. - Ode Québec - 400 ans en vers et... contre tout -, poésie (sous le pseudonyme Olivier Marion), Carte Blanche, Montréal, 2007. - Dix milliards par jour - comment la Caisse de dépôt est devenue une puissance mondiale de l'investissement, Carte Blanche, Montréal, 2002. - La traversée des illusions, essai autobiographique sur la génération des baby-boomers, Fides, Montréal, 1994. - La machine à milliards, l'histoire de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Québec-Amérique, Montréal, 1989. - Jérémie, peintre de la Côte-Nord, Éditions du Champ-de-Mars, Montréal,1986. - Ariane pour sortir du temps, suite poétique en livre d’artiste, Éd. Le Paladin, Montréal, 1979. - Éléments, suite poétique en livre d’artiste, Ed. Le Paladin, Montréal, 1977.
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One Response to L’intimidation de la Caisse a atteint son but

  1. Marie-Claude Montpetit says:

    «Personne n’a prouvé, noir sur blanc, que ce que j’ai écrit dans le livre au sujet d’une dévaluation excessive des actifs de la Caisse à la fin de 2002 était faux.»

    Personne ne le fera non plus. C’est peine perdue que d’attendre la venue d’un tel évènement.

    Ils vous font exactement ce qu’ils m’ont également fait: le silence comme négation, ou quelques mots disant simplement ce n’est pas vrai. Mais jamais de preuve pour contrer vos arguments. C’est sûr, puisqu’ils n’en n’ont pas.

    Tous les Coderre et Rousseau de ce monde sont bien trop lâches pour affronter leurs adversaires. Mais c’est en fait plus que de la lâcheté, c’est que devant la vérité, ils ne peuvent la contrer; alors pourquoi ne pas la dénigrer ou abaisser son porte-voix.

    Mais le réel problème n’est pas ce qu’ils sont. C’est ce que nous sommes.

    Car eux, malgré toute leur malhonnêteté, ils ont au moins l’instinct d’être solidaires. Tandisque ceux qui les dénoncent le font en soldat solitaire.

    Au risque que cela paraisse cliché, il me semble que si les quelques soldats solitaires assez courageux pour poser les actes qu’ils posent étaient plutôt solidaires, ces Coderre et Rousseau trembleraient non seulement du fait de leurs écrits, mais bien aussi de leur front commun.

    Salutations solidaires,

    Marie-Claude Montpetit

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